La Godille, un Patrimoine vivant.
Un reportage de Colette Irsapoullé, Thierry Denys pour ileauxmoines.com, avec de précieuses contributions de Gildas Roudaut – Août 2026
Si elle a disparu des métiers, si elle a été largement remplacée par les moteurs, la Godille est toujours bien présente en Bretagne. Un peu d’histoire.
Puis vous trouverez, ci-dessous, dans toute la Bretagne, des lieux pour vous initier, pour participer à des démonstrations, à des moments festifs, à des compétitions plus ou moins officielles.
Toujours dans la bonne humeur, toujours conviviale, toujours vivante, telle est la Godille en Bretagne aujourd’hui.
Une pratique née il y a 2000 ans
Un geste simple, ancré dans le réel, qui montre qu’on n’a pas toujours besoin de réinventer la roue pour avancer efficacement sur l’eau.
La godille, ce n’est pas de la force, c’est du rythme. Les anciens disaient souvent qu’on reconnaît un bon marin à sa manière de godiller : sans faire de bruit, sans éclabousser, et sans que le bateau ne roule bord sur bord.
La Chine : Le berceau historique : le Yuloh
L’aviron traditionnel chinois, appelé yuloh, est une version très évoluée. Contrairement à la godille française qui nécessite un mouvement de poignet complexe pour orienter la pale, le yuloh possède un manche courbe et un système de corde de rappel (le lanyard).
Cette courbure crée un équilibre automatique. Le marin n’a plus qu’à pousser et tirer horizontalement, la pale changeant d’angle toute seule sous la pression de l’eau. Cela permet de propulser de très grandes jonques de commerce avec un effort minimal.(1)
Sampan chinois propulsé à la Godille par un Yuloh (image wikipédia)
Image du film l’île nue (1960) : godille d’un sampan japonais
Le Japon : L’art du Ro
Les Japonais ont développé le ro, un aviron de poupe très similaire au yuloh, utilisé sur les embarcations traditionnelles appelées wasen.
Le batelier, souvent debout, utilise le poids de son corps pour imprimer le balancement à l’aviron, qui pivote sur une cheville métallique ou en bois. (2)
En Europe, deux traditions
En Europe, la propulsion arrière s’est séparée en deux écoles géographiques :
La façade Atlantique et Manche : C’est la godille française classique, née du besoin de manipuler de petites annexes dans les ports encombrés ou les zones rocheuses de Bretagne. Elle s’est également propagée aux Pays-Bas, en Allemagne du Nord et en Scandinavie. (3)
Sur nos rivières, la Godille a progressivement disparu.
Venise : Selon Gildas Roudaut, la gondole de Venise fait figure à part : » Je la considère différente de la godille bien qu’elle s’en rapproche sur certains points. Mais voici les différences :
La gondole est un bateau, la godille est une technique (et un aviron « de godille » par raccourci).
La voga Venetta ne propulse le bateau que sur un des deux mouvements. Elle pousse l’eau vers l’arrière de la gondole de la même façon que la nage aux avirons. Le mouvement retour ne propulse pas mais dirige la gondole. Contrairement à a godille qui glisse latéralement sur l’eau et crée une force propulsive et directive sur les deux mouvements du cycle.
Il y a de nombreuses utilisations de la voga veneta et différents mouvements réalisables grâce à la forcola. Certains mouvements, pour les manœuvres, ressemblent cependant à la godille.
La forcola est positionnée sur le côté de la gondole. Ce qui fait que la gondole doit être asymétrique. »
Le livre « L’art de la Godille » de Gildas Roudaut est une référence dans le domaine de la Godille
1792 : Goudille, Goudiller
Dictonnaire de la Marine Françoise, Charles Rommé
Le terme Goudiller est d’origine incertaine, mais il est bien attesté dans les dialectes de l’Ouest de la France. Il devient Godiller lors de la francisation de la langue
En Bretagne
Une pratique ancienne.
Le site Histoire maritime de Bretagne nord nous montre cette gravure et exprime que la godille et l’aviron sont deux modes de propulsion très anciens et réciproquement utilisés en Bretgane nord. Ce site présente de nombreuses illustrations, photos, et textes sur le sujet, dont voici un extrait :
« En fonction des bateaux on utilise l’un ou l’autre ou même les deux. sur les petite annexe, la godille, sur le doris très courant dans le pays malouin c’est l’aviron. la gabare de la rance marche à l’aviron, le matelot à l’avant sur le tillac , le patron à l’arrière. les gabares du Trieux marchent à la l’aviron ou à la godille, les canots de pêche de Ploumanac’h qui affale leur mature marche à l’aviron comme les bateaux sablier de la rivière de Lannion. Les gabares de la rivière de Morlaix, à cul pointu, n’utilise jamais de godille, les deux matelots tirent sur les avirons debout sur le tillac avant. les goémoniers utilise souvent la godille mais aussi les avirons. Les gabariers de Lampaul privilégient la godille. »
Les raisons du succès.
Encombrement minimum : Dans un port encombré, entre deux bateaux, ou pour se faufiler dans une crique étroite entre les rochers, impossible de nager (Pour la propulsion à l’aviron le terme marin est nager, le verbe ramer n’est pas marin du moins au XIXème siècle) avec deux grands avirons. La godille travaille dans l’axe du bateau. On passe partout.
Seul à bord : Pour le pêcheur qui rentre ou qui relève une ligne près du bord, la godille permet de manœuvrer le bateau d’une seule main tout en gardant un œil sur l’avant. On reste debout, face à la marche (ou de biais), ce qui change tout par rapport à la nage aux avirons où l’on tourne le dos à sa destination.
La simplicité absolue : Une encoche dans le tableau arrière, un bon aviron en frêne ou en pin, et c’est tout. Pas besoin de quincaillerie compliquée qui rouille avec le sel.
Un outil écologique et fiable : Pas de panne d’essence, pas de bruit, pas de pollution. Pour rejoindre son voilier au mouillage le soir, c’est le calme absolu. Nous observons que certains plaisanciers s’y remettent par pur plaisir du geste.
Fine, la passeuse de Lampaul Plouarzel
Un film au coeur de l’activité de Fine, la passeuse entre Lanildut et Lampaul-Plouarzel : le portait d’une travailleuse de la mer qui fit traverser inlassablement l’Aber Ildut, dans le temps aux pêcheurs et en fin d’activité aux touristes.
Réalisateurs : Jo et Yvon Potier, en 1973
Format Super 8, durée 7mn 40
Mis en ligne le 9 janvier 2019 par la Cinémathèque de Bretagne
« Sur un petit îlot désertique au large d’Ouessant, quatre pêcheurs de goëmon travaillent l’été dans un complet isolement….un jeune goémoniers se blesse…tandis que Jean-Marie godille contre les courants du Fromveur, les secours s’organisent… »
Les acteurs de ce film muet, de Jean Epstein, en 1955, sont les habitants. Un film captivant.
En Bretagne, la Godille est un patrimoine vivant
La Godille se raconte encore. et si elle peut encore se raconter, c’est qu’en Bretagne les exemples ci-dessous montrent qu’elle vit.
Elle vit grâce à une poignée de passionnés, grâce à l’enthousiasme de quelques associations.
La Godille est un Patrimoine Breton, et grâce aux passionnés, avec le soutien du public, c’est un Patrimoine vivant !
Île de Groix
Île de Batz
Trébeurden
Île-aux-Moines
Paimpol
La Trinité sur mer
Sainte Marine – Combrit
Île-Tudy
Auray
Le Croisic
La Ville-ès-Nonais
Tout finit toujours bien !
Île-aux-Moines, 2025
La « Godille du futur »
« La godille du futur » est une expression utilisée par Alexandre de Roquefeuille et Gildas Roudaut en 2017 pour concevoir des bateaux rapides bien adapté à la godille. De ce projet sont nés :
le « Triton 4.8 » d’Alternav (en vidéo ci-dessous)
le « Scaff », (en photo ci-dessous) une construction de l’association TYAM. (voir ici).Le « Scaff s’appelle « Fine », en mémoire à Fine, (voir vidéo sur cette page) passeuse de l’Ildut. Les plans sont consultables ici et gratuits sur demande.
L’Universite de la Godille
Depuis 2016, l’association TYAM, Tud Yaouank Ar Mor, de Lampaul Plouarzel, organise les rencontres de l’université de la Godille
Les exploits : humain et sportif
59 jours à bord
Parti le 28 décembre 2017, Hervé le Merrer arrive le 24 février 2018
Des creux de 3m50
"Il y a eu aussi des vagues qui m'ont fait basculer avec ma godille. C'était stressant, parce qu'après il faut se remettre en selle !"
Un film
"Face à la mer" réalisé par Gilles Cousin, retrace cette aventure
10 kilos en moins
L'effort physique intense a causé des courbatures et une perte de poids importante
Sa 22ème traversée
"Mais pendant les 21 premières, je n'avais pas vraiment vu la mer. Là, je l'ai vue"
4 400 kms
Parcourus seul, à la Godille
4m de long
C'est la taille de son microvoilier.
3 ans
C'est le temps qu'a duré son précédent voyage
Godille
La Godille est utilisée dans les ports, les canaux, et en mer quand il n'y a pas de vent
20 juin 2024
c'est la date de son départ de Saint Brieuc.
Zéro carburant
Sans moteur, le voilier ne consommera aucun carburant lors son périple.
Minimalisme
Tout le bateau est conçu sur ce principe. "petit bateau, petits problèmes"
L'esprit Godille
Simplicité, silence, autonomie, convivialité
Avancer sur l’eau sans bruit, propulsé par un simple aviron,
ne dépendre de rien d’autre de son coup de main et de sa connaissance de la mer,
et faire la fête une fois rentré au port.
Une affaire de style
Godiller est une chose bien trop compliqué pour être enseigné dans les gros
livres ou par des orateurs à mentions et à double menton. C'est tellement
une affaire de style pur, et intime, que le godilleur trace en godillant un
sillage de guirlandes de signatures répétitives et d'infinis paragraphes de
notaires. Les boucles et ondulations ornementales sont si joyeuses que l'on
peut voir dans les remous de l'eau des risettes angéliques et des fossettes
furtives. Chacun godille selon ses capacités et son humeur et c'est un des
rares exercices où l'artiste témoigne de son art en tenant bon le manche,
même s'il est manchot, pour le meilleur profit des amateurs épatés alignés
comme goélands de cérémonie aux postes d'admiration. C'est une manouvre à la
fois ardue et hardie. Pourtant un mouflet tout morveux fait torcher en
finesse une lourde pinasse comme une torpille acérée en maniant à l'aise un
gros aviron de galère, laisse sur place un malabar à biceps surgonflés à
bord d'une prame en acajou des îles touillant de toutes ces forces inutiles
un aviron ténu comme un cure-dent.
En général (un mot de biffin), le godilleur ne se réfère qu'à l'horizon de
fuite et bourlingue au pif, espèce de radar qu'il a dans le dos, les jambes
arquées comme un compas, l'aviron bordé presque à la verticale, les épaules
roulant ronds, la main calleuse travaillant le manche comme fait la queue du
poisson en allers et retours. Ces huit allongés avec efficacité et élégance
sont l'expression même de l'économie nautique.
J'ai connu naguère à l'Alber Ildut de hardis pécheurs de morues et
maquereaux rentrant d'Islande ou de l'Aber Wrach. Ils sautaient comme des
cabris dans leur doris et faisaient tête en godillant à tout berzingue sur
le mastroquet local. Après quelques heures d'incubation, le déhalage était
laborieux mais, à peine affalés dans le canot, ayant saisi le manche de l'
aviron, lui aussi rond comme une queue de pelle, l'un d'eux se campait à l'
arrière, cahin-caha et dans un suroît brumeux. Alors, la godille, enchantée
par les sortilèges de l'onde marine, embrayait d'emblée sa marche
hélicoïdale et ramenait à bord, sans les mouiller, les navigateurs de l'
entre-deux brumes.
Et j'ai connu aussi le pékin du dimanche, bouffi de vanité. Son mouille-cul
tape-à-l'oil dormant sur le fer à deux encablures et ayant cru pouvoir
gagner la rive dans son youyou, il n'arrivait qu'à virer en rond tant son
aviron tordu s'agitait comme un balai forcené. Pauvre mathurin d'occasion,
moqué par la bigaille cruelle. Plus il faisait de ronds dans l'eau et plus
ils se tordaient de rire. A force d'application, ce gargouillou a fini un
jour par godiller sec et droit. Ca lui est venu d'un coup. On voit par là,
que la godille c'est comme la foi. Si on l'a tant mieux, si on ne l'a pas,
il ne faut jamais désespérer. Sainte Anne, la patronne des marins veillent
sur un et sur tous également.
Georges Croullebois Une création de l’Université de la Godille, à retrouver sur leur site.
La no fédération de Godille
C’est une équipe de Groisillons mordus de navigation, Cédric Chauveau, Patrick Saigot et Gildas Flahaut, qui a créé, en 2010, à Groix, île au large du Morbihan, le championnat mondial de la godille, sur une idée d’Eugène Riguidel
Depuis 2011, deux jours intenses de fête et de compétition, initialement dans le petit port de Port-Lay avec une centaine de concurrents, entre 12 et 80 ans.
La No-Fédération de Godille incarne dès son nom l’esprit Godille, en privilégiant l’esprit sportif, la convivialité plutôt que l’esprit d’une compétition « officielle ».
Alexandre de Roquefeuille, le gars de la Godille
« Navigateur, constructeur, touche à tout, passionné et facilement passionnant, Alexandre a le don de fédérer les énergies…. » Lire la suite
Apprendre à godiller avec Alexandre Deroquefeuil
(vidéo L’ourse film)
L'art et la Godille
« Godilles » de Paul Madec, au théâtre
La course à la Godille est un des sports olympiques du littoral. Une épreuve de force, d’endurance et d’équilibre.
C’est elle qui réunira quatre adolescents, trois garçons, Nénesse, Pikou Panez et Krank-koukou, élèves à l’école des apprentis maritimes et une fille, Lisa, fraîchement débarquée dans le petit port. Lisa manie l’aviron comme personne. Lisa est une énigme.
Nénesse, Ernest Oulhen pour sa famille, est un ancien de la marine marchande, un vieux célibataire. Ses souvenirs le ramènent huit ans après la guerre, 1953, il a presque 16 ans. La France se remet peu à peu de l’occupation mais rien n’est oublié. Le passé est encore trop proche pour être analysé, les émotions surgissent quand on ne s’y attend pas.
Claude Monet
Impressions, soleil levant – 1872
Mathurin Maheut
Pêcheurs de l’île de Sieck et leurs casiers de homards – vers 1950
Nono
L’esprit breton dessiné
Gildas Flahaut
Série « Houât vue de mon enfance. » L’homme tranquille, le chien attentif et le cormoran glouton.
Gouache sur papier
Peintre marin, pour Gildas Falhaut, « godiller ou se jeter à l’eau sont des gestes de l’enfance »
Vous trouverez ici un brillant portrait, dans KuB, de l’artiste et de l’homme.
Gildas Flahaut
Affiche du championnat du monde de Godille 2026
Maud Hunt
Squire, Vence Two assembled watercolours
Illustrateur: Fourrier, G
Arthur Briscoe
Sculling Man in rowing boat. 1930, Etching,
Emile Zola
Les Rougon-Macquart
Auguste Maillard (1864-1944)
Un vainqueur à la godille, bronze de Salon de 1890
« Le pilote du Danube » de Jules Verne
« Son amarre larguée, il poussa aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. »
Un homme seul parcourt des milliers de kilomètres sur le Danube, fleuve ô combien capricieux. La Godille l’accompagne en permanence.
Par tous temps, l’homme répète le même geste, qui devient un geste « éternel »
Les championnats du monde de Godille depuis 2011
Sources :
(1) Aviron de poupe sous la dynastie Han : Joseph Needham, Science and Civilisation in China, Volume 4 (Physics and Physical Technology), Part 3 (Civil Engineering and Nautics), Cambridge University Press, 1971. L’auteur détaille les modèles réduits de bateaux en céramique retrouvés dans des tombes Han (comme celle de Guangzhou), montrant l’utilisation précoce du yuloh et du gouvernail de poupe.
Maniement et mécanique du yuloh :
B. Einsfield, The Chinese Yuloh, WoodenBoat Magazine, n° 84, 1988. Cet article décrit l’ergonomie du manche coudé et le rôle de la corde de rappel.H.A. Worcester, The Junks and Sampans of the Yangtze, Naval Institute Press, 1971. Un ouvrage de référence sur la batellerie chinoise illustrant la capacité à propulser de lourdes jonques à la force du yuloh.
Comparaison avec la godille occidentale : J. Poujade, La route des Indes et ses navires, Payot, 1948. L’ouvrage analyse les évolutions comparées de la godille en Occident et en Asie.
(2) Cette synthèse s’appuie sur des publications spécialisées en architecture navale traditionnelle japonaise et en histoire des techniques maritimes asiatiques :
Héritage chinois et diffusion du ro :
Douglas Brooks, Building Wasen: Searching for the Traditional Boats of Japan, WoodenBoat Publications, 2020. L’auteur, maître charpentier marine formé au Japon, y documente la filiation entre la batellerie continentale et les constructions traditionnelles (wasen).
History of Technology (vol. 18), édité par Graham Hollister-Short, Bloomsbury, 1996. Contient des travaux sur le transfert des technologies nautiques de la Chine vers l’archipel japonais de l’Antiquité au Moyen Âge.
Fonctionnement et technique du ro :
Kenji Ishii, Wasen (和船), Hosei University Press, 1995 (ouvrage de référence en japonais sur l’histoire de la construction navale japonaise, détaillant l’ergonomie du ro et son point de pivot nommé ro-kugi).
John Featherstone, The Ro: The Japanese Sculling Oar, Marine Model Maker, 1965. Cet article technique décrit précisément le mouvement du corps, le rôle du pivot (ro-kugi) et la mécanique d’orientation de la pale.
(3) oici les références bibliographiques sur lesquelles s’appuie cet état des lieux des techniques de propulsion à l’arrière en Europe :
Godille atlantique et usages maritimes/fluviaux :
Bernard Cadoret et al., Ar Vag : Bateaux traditionnels de Bretagne, Tome 1 à 5, Chasse-Marée/Glénat. L’ouvrage documente l’usage des canots et annexes maritimes à godille le long des côtes bretonnes.
François Beaudouin, Bateaux des fleuves de France, Éditions L’Étrave, 1985. L’auteur y aborde les pratiques de godille en milieu fluvial et leur déclin progressif au profit du moteur.

